Auteur: clarus.news
Mode rédactionnel: CLARUS_ANALYSIS
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Langue/Rôle: FULL_ANALYSIS
Date du fact-check: 2026-01-31
Résumé exécutif
Le Conseil fédéral fonctionne comme un organe décisionnel collectif sans membre formellement égal en rang, agissant comme une "manifestation constructive" plutôt que comme un forum de débat. L'ancien chancelier fédéral Walter Thurnherr analyse dans son ouvrage les paradoxes de cette institution : elle gère souvent avec succès les crises aiguës, mais échoue systématiquement dans la détection précoce des problèmes et dans la politique étrangère stratégique. Le risque central ne réside pas dans un manque d'expertise, mais dans un aveuglement structurel face aux décalages géopolitiques – un schéma qui se répète depuis des décennies et soumet la Suisse à une pression croissante dans le nouvel "désordre mondial".
Personnes
Sujets
- Fonction et collégialité du Conseil fédéral
- Gestion des crises en politique étrangère
- Culture de communication du gouvernement
- Capacité d'apprentissage institutionnel
Clarus Lead
Le Conseil fédéral suisse est une institution curieuse : sept personnes décident collectivement sans votes formels, et celui qui s'y oppose le garde pour lui. Cela conduit à une gouvernance stable – mais aussi à des angles morts systématiques. L'ancien chancelier fédéral Thurnherr révèle dans une conversation avec le rédacteur en chef de la NZZ Erik Guyer un problème structurel : la Suisse répond souvent de manière professionnelle aux crises (sauvetage d'UBS, pandémie), mais ne les prévoit presque jamais. Au lieu de cela, il y a un schéma récurrent de déni, de capitulation forcée et de traitement superficiel – un système qui devient de plus en plus un risque dans un monde multipolaire.
Performance propre de Clarus
Recherche Clarus: La conversation identifie un modèle de crise en quatre phases qui se répète historiquement (1940 invasion de la France, années 1990 avoirs sans bénéficiaire, 2008 secret bancaire, 2022 tarifs Trump) : déni → demande externe → capitulation → rapport de la CSREC. Cette régularité indique des défaillances systémiques structurelles, non des erreurs individuelles.
Catégorisation: Le conflit entre la déclaration de Thurnherr ("la gestion des crises est bonne") et les conclusions factuelles (Credit Suisse 2022, tarifs Trump 39%, stratégie énergétique) révèle un dilemme institutionnel : le Conseil fédéral est un organe de décision, non de réflexion stratégique. C'est un avantage en temps stable (rapide, consensuel), mais devient un inconvénient en période de rupture géopolitique.
Conséquence: La Suisse doit décider si elle veut passer sa politique étrangère d'une posture réactive à préventive – ou si elle accepte le risque d'être à nouveau surpris par les changements de puissance mondiaux (Trump, Chine, régulation de l'UE). Cela nécessite des réformes institutionnelles (claustras de sécurité réguliers, planification à long terme en politique étrangère), pas seulement une meilleure communication.
Résumé détaillé
Structure et rôle du chancelier fédéral
Le chancelier fédéral n'est pas, contrairement à la perception populaire, un "huitième conseiller fédéral". Il n'a pas de droit de codécision, mais influence par la préparation, les conversations avec les chefs de département et la participation active aux discussions. Thurnherr se positionne entre "secrétaire obéissant" et "consigliere de la mafia" : il conseille, attire l'attention sur les questions juridiques, mais n'a pas de vote. Ce rôle permet l'influence sans assumer la responsabilité – une caractéristique typique du système suisse.
Culture du conflit au sein du collège
Les séances du Conseil fédéral sont consciemment conçues comme des "manifestations constructives" où on ne dispute pas – du moins pas officiellement. Les différences sont clarifiées avant ou après la séance. Lorsque des conflits surviennent (comme entre Karin Keller-Sutter et Viola Amherd sur la question du budget d'armement), la médiation informelle intervient du chancelier fédéral. Après la séance, on mange ensemble – un instrument rituel de "réconciliation", soutenu par le vin à Berne. Cependant, il s'avère : cette harmonie est partiellement une façade. La départementalisation conduit à ce que les collègues "laissent délibérément tomber le responsable", car c'est lui qui doit porter les conséquences politiques, pas eux.
Forces et faiblesses du Conseil fédéral
Fort: Le Conseil fédéral gère les crises manifestes – sauvetage d'UBS en 2008, crise de Credit Suisse en 2023, pandémie de COVID-19 – avec une efficacité relative. Un exemple est la régulation des inondations introduite après 1999, qui fonctionne partout.
Faible: Les capacités préventives sont minimales. Thurnherr cite un schéma en quatre phases qui se répète sur plusieurs générations :
- Phase 1 (Déni): Les experts avertissent, mais la Suisse refuse (avoirs sans bénéficiaire dans les années 1950, secret bancaire dans les années 2000).
- Phase 2 (Demande externe): Les États ou organisations internationales (OMC, Congrès mondial juif) posent des ultimatums.
- Phase 3 (Capitulation): La Suisse cède rapidement (AIA, réforme du secret bancaire).
- Phase 4 (Traitement superficiel): Rapport de la CSREC, puis le jeu recommence.
L'exemple de la stratégie énergétique
Doris Leuthardt a développé une stratégie énergétique basée sur "des prix énergétiques durablement bas". En 2014, la Russie a annexé la Crimée, la géopolitique s'est déstabilisée. Le Conseil fédéral "fait passer le dossier par la fenêtre", bien que les questions aient été justifiées : abandon de l'énergie nucléaire, dépendance à l'égard des importations d'énergies renouvelables de l'étranger. Aujourd'hui, il s'avère : l'UE a moins d'électricité que prévu, les pénuries d'électricité menacent, la facture est payée par la Suisse.
Thurnherr affirme qu'en 2014, le sentiment d'alarme n'était pas aussi fort qu'aujourd'hui – une faible excuse étant donné que le ministre des affaires étrangères d'alors Didier Burkhalter était président de l'OSCE et suivait les conflits Ukraine-Russie en direct.
Aveuglement en politique étrangère
La Suisse agit en politique étrangère selon un schéma implicite : "rester à l'écart, engagement minimal, flexibilité maximale." Cela a fonctionné après 1945 et après la fin de la Guerre froide. Mais depuis 2014 (Crimée), 2022 (invasion de l'Ukraine), 2024 (retour de Trump), il devient clair : l'"assemblée communale indolente" de la politique mondiale est maintenant une "cour d'école sans surveillance où on se bat à coups de coude".
La Suisse est dans ce nouvel ordre "plutôt l'écolier de deuxième année parmi les écoliers de sixième année". Elle ne peut plus espérer que l'État de droit et le cadre réglementaire la protègent.
Le débâcle Trump 2024
Après des tarifs de 39%, il y a d'abord eu de la confusion au Conseil fédéral. Le Département fédéral des finances (Karin Keller-Sutter) a revendiqué la direction en tant que présidente de la Confédération. Le Département de l'économie (SECO) voulait prendre la tête car il négocie les traités commerciaux. Un envoyé spécial a également été ajouté. Un temps précieux a été perdu. La Grande-Bretagne, en revanche, a engagé un confident de Trump, a construit un argumentaire, a coordonné une chronologie.
Thurnherr reste discret ici ("je m'abstiens"), mais sa citation du livre trahit la critique : "Se débrouiller au jour le jour est l'essence de la politique étrangère suisse."
Gestion de crise vs. prédiction de crise
Thurnherr critique la pratique de traiter les crises comme des "épisodes" plutôt que comme des symptômes de décalages structurels. Après chaque crise, on dit : "Bien, c'est fini, retour à la routine." Aucun effet d'apprentissage n'en résulte. Les inondations de 1999 ont conduit à de meilleures régulations – mais uniquement parce que le désastre était évident. Les décalages géopolitiques sont plus subtils ; ils sont négligés.
Communication : trop peu ou trop?
Le Conseil fédéral a longtemps évité de communiquer (jusqu'aux années 1980). Aujourd'hui, il y a plus de services de communication, mais Thurnherr voit un dilemme : si les conseillers fédéraux sont présents, ils paraissent accusateurs. S'ils se taisent, ils paraissent fermés.
Exemples concrets de communication insuffisante :
- Credit Suisse automne 2022: Pas de déclaration commune de la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter et du président de la Banque nationale Thomas Jordan ("whatever it takes").
- 1er août 2024: La présidente de la Confédération Karin Keller-Sutter ne mentionne pas les tarifs de 39% dans son discours.
- Grosmont 2024: Le président de la Confédération Guy Parmelin interrompt son allocution de Nouvel An préparée, mais ne se rétablit pas par une allocution ultérieure sur la crise.
Déclarations clés
- Le Conseil fédéral est une institution efficace de gestion des crises, mais une mauvaise institution de prévention des crises.
- Le schéma en quatre phases (déni → demande externe → capitulation → traitement superficiel) se répète sur des décennies.
- La politique étrangère a été historiquement traitée comme un sujet secondaire ; aujourd'hui, elle est centrale, mais la structure n'a pas été adaptée.
- La collégialité et l'harmonie sont partiellement une façade ; en coulisses, il y a départementalisation et "abandon" stratégique de collègues.
- La Suisse perd dans le "désordre mondial" multipolaire sa stratégie historique de neutralité et d'abstention.
Parties prenantes et personnes concernées
| Partie prenante | Concernée? | Bénéficie? | Perd? |
|---|---|---|---|
| Économie d'exportation suisse | Oui – tarifs, sanctions | Non | Oui – directement par les tarifs (2024), indirectement par l'incertitude |
| Secteur financier | Oui – secret bancaire, régulation | Historiquement bénéficié du délai | Non – à long terme par l'instabilité |
| Conseil fédéral (collège) | Non – bénéficiaire lui-même | Oui – par l'harmonie, le consensus | Non – sauf risque réputationnel |
| Chancelier fédéral | Oui – doit modérer les différences | Non | Oui – porte indirectement la responsabilité sans droit de codécision |
| Public / électeurs | Oui – subit les conséquences des crises | Non | Oui – réaction de crise surprise plutôt que prévention |
| Pays voisins (UE, États-Unis) | Non | Oui – peuvent surprendre la Suisse | Non |
Opportunités et risques
| Opportunités | Risques |
|---|---|
| La prise de décision collégiale protège contre l'autocratie | Le déni des problèmes conduit à des crises tardives |
| La capacité de consensus permet une mise en œuvre rapide en crise | Manque de stratégie à long terme en politique étrangère |
| La structure fédérale préserve la stabilité | Dépendance à la pression médiatique plutôt qu'à l'initiative propre |
| Le modèle historique de neutralité a réussi (1945–2000) | La neutralité dans un monde multipolaire n'est plus viable |
| Les services de communication se développent sans augmenter la détection des crises | |
| Risque réputationnel par surprises répétées (UBS, CS, Trump) |
Pertinence pour l'action
Pour les décideurs politiques
- Réformes structurelles: Claustras de sécurité réguliers (pas seulement ad hoc ; au minimum 1–2 × par an pendant 1–2 jours) avec des experts externes en géopolitique, technologie, changement climatique.
- Document stratégique en politique étrangère: Un document scénario 5–10 ans sur le rôle de la Suisse dans le "désordre mondial" – pas seulement des positions réactives.
- Protocole de communication: Règles claires sur qui parle en situation de crise (ministre des affaires étrangères, président de la Confédération, coordinateur). Pas plusieurs voix en parallèle.
- Institutionnaliser la détection précoce: Un département ou une task force qui collecte les signaux d'alerte et les présente régulièrement au Conseil fédéral.
Indicateurs d'observation
- Existence d'une stratégie de sécurité/politique étrangère à long terme: document public? Mis à jour régulièrement?
- Fréquence des claustras de sécurité: Annuel? Biannuel? Ad hoc?
- Clarté des rôles en communication de crise: Qui a le dernier mot? Qui communique publiquement?
- Capacité de détection précoce: Existe-t-il des processus formels pour identifier les tendances émergentes?