La forêt suisse face au changement climatique : qui gagne, qui perd – et ce qu'il faut faire
clarus.news | Analyse | 17 mai 2026
Par Thierry Leserf, avec l'appui analytique de Claude Opus (Anthropic)
Note de correction (23 juin 2026) : Cette version a été révisée à la suite d'un retour scientifique de l'Institut fédéral de recherches WSL. Ont été adaptés le titre, le chapeau et la conclusion, ainsi que les bases climatiques (désormais Climat CH2025 au lieu des anciennes projections A1B) et les affirmations concernant les essences exotiques. Nous remercions le WSL pour ses remarques.
Le Rapport forestier 2025 de l'OFEV et du WSL dresse un tableau préoccupant : l'épicéa, le hêtre et le frêne – trois des essences les plus importantes – perdent nettement du terrain dans les zones de basse et moyenne altitude. Derrière les effets climatiques directs agissent deux amplificateurs que les milieux spécialisés observent avec inquiétude : les agents pathogènes importés et l'azote issu de l'agriculture. Avec la Stratégie intégrale forêt et bois 2050, la Confédération pose des jalons clairs – reste désormais à mettre en œuvre les mesures avec constance.
2,9 degrés – et ce n'est qu'un début
Depuis novembre 2025, les scénarios climatiques Climat CH2025 de MétéoSuisse et de l'EPF de Zurich constituent la base nationale de référence. Ils le montrent : la Suisse s'est déjà réchauffée d'environ 2,9 degrés par rapport à l'ère préindustrielle jusqu'en 2024 – soit plus du double de la moyenne mondiale, qui s'établit autour de 1,3 degré. Les principales conséquences pour la Suisse sont une chaleur plus fréquente et plus intense, des étés plus secs, des précipitations extrêmes plus fréquentes et plus violentes, ainsi que moins de neige. Pour la première fois, CH2025 traite aussi du danger d'incendie de forêt, qui pourrait à peu près doubler par endroits dans un monde réchauffé de 3 degrés à l'échelle globale.
Les projections spécifiques à la forêt, sur lesquelles s'appuient les sections suivantes, proviennent du programme de recherche OFEV/WSL « Forêts et changements climatiques » (2016/2017) et reposent sur le scénario « moyen » A1B de l'époque. Elles demeurent la meilleure base disponible pour savoir quelles essences se déplaceront et vers où – la direction de cette évolution est confirmée par CH2025, qui tend même à l'accentuer. Plus déterminante pour la forêt que le réchauffement moyen est toutefois la saisonnalité des précipitations : alors que les quantités annuelles ne diminuent que peu, les pluies estivales s'effondrent – de moins 24 pour cent dans le nord-ouest de la Suisse et de moins 23 pour cent en Suisse méridionale d'ici la fin du siècle dans le scénario « moyen ». Les périodes de sécheresse prolongées deviennent la norme. Le rapport entre l'évapotranspiration réelle et potentielle – mesure déterminante de la disponibilité en eau – tombe sur le Plateau et au Tessin sous le seuil critique de 0,8, à partir duquel les arbres ferment leurs stomates et doivent interrompre la photosynthèse.
Les perdants : épicéa, hêtre, sapin, frêne
L'épicéa, avec 37 pour cent, est de loin l'essence la plus répandue de la forêt suisse – et c'est lui qui perd le plus. Alors qu'aujourd'hui presque toute la Suisse forestière lui convient comme habitat, les chercheurs du WSL réunis autour de Niklaus Zimmermann modélisent pour la seconde moitié du siècle une zone de repli limitée aux altitudes supérieures des Alpes, des Préalpes, du Jura et du Tessin. En basse altitude, l'épicéa montre déjà aujourd'hui une croissance en recul. À cela s'ajoute un amplificateur : le bostryche typographe, principal insecte ravageur de la forêt suisse, profite directement de la hausse des températures. Sur le Plateau, on devra compter d'ici la fin du siècle avec trois générations de coléoptères par an – une valeur atteinte jusqu'ici uniquement lors de l'été caniculaire de 2003.
Le hêtre (18 pour cent du peuplement) est particulièrement touché sur le Plateau. La modélisation prévoit pour le Plateau suisse un climat sous lequel le hêtre ne pousse aujourd'hui nulle part en Suisse ni dans les régions voisines. Le sapin blanc (11 pour cent) présente un tableau analogue, même si la recherche pourrait ici se montrer trop pessimiste : il y a quelques milliers d'années, le sapin blanc croissait sous des conditions plus chaudes et plus sèches et n'aurait disparu de nombreuses forêts qu'en raison d'incendies d'origine humaine.
Le cas le plus dramatique est celui du frêne. Il était encore, voici quinze ans, la deuxième feuillue de Suisse – il occupe aujourd'hui le troisième rang. Cela n'a toutefois rien à voir directement avec le climat, mais avec le dépérissement du frêne (voir ci-dessous). Le châtaignier au Tessin et le pin sylvestre dans les vallées sèches du Valais et des Grisons montrent eux aussi déjà une mortalité accrue liée à la sécheresse.
Les gagnants : chênes et spécialistes de la sécheresse
Le chêne sessile et d'autres espèces de chênes comptent parmi les gagnants nets du climat. Plus tolérants à la sécheresse, ils peuvent gagner en altitude à mesure que les températures montent. L'érable à feuilles d'obier (Acer opalus), présent dans l'arc jurassien, devrait lui aussi étendre son aire. L'étage collinéen – aujourd'hui presque limité à la région Genève–Lausanne et aux basses vallées du Rhône – progresse surtout sur le Plateau. C'est avant tout l'étage submontagnard qui devrait fortement s'étendre, gagnant largement la zone préalpine et recouvrant presque entièrement les crêtes jurassiennes d'ici la fin du siècle.
Des essences exotiques sont par ailleurs évoquées comme complément possible. Le Rapport forestier 2025 retient que des espèces non indigènes peuvent constituer une option – mais s'abstient sciemment de nommer des essences concrètes, l'aptitude dépendant fortement de la station et devant être examinée au cas par cas. Les recommandations générales sont à proscrire : le pin de Weymouth, par exemple, n'a guère d'avenir en raison d'une attaque fongique (la rouille vésiculeuse du pin Weymouth).
Les moteurs indirects : azote, champignons, commerce mondial
Qui ne décrit la forêt suisse que comme victime du changement climatique passe à côté de deux charges structurelles que l'OFEV nomme clairement dans le Rapport forestier 2025 : les apports d'azote et les organismes nuisibles invasifs.
Les apports d'azote proviennent surtout de l'agriculture, complétés par le trafic. Ils affaiblissent la croissance racinaire des arbres et donc leur stabilité. Des plantes nitrophiles comme la ronce envahissent le sol forestier, compliquent l'entretien et entravent le rajeunissement. Les charges critiques (critical loads) sont dépassées dans de larges parties de la forêt suisse – un constat connu depuis des années et resté sans conséquence politique. L'ozone, lui aussi, livre un tableau trompeur : les concentrations de pointe baissent depuis 1980, mais la charge moyenne tend à augmenter. C'est au Tessin que l'on mesure les valeurs d'ozone les plus élevées de Suisse.
Le second moteur indirect est le commerce mondial. Avec lui pénètrent en Suisse des champignons, coléoptères et plantes invasifs qui n'y rencontrent aucun antagoniste naturel. La liste est longue : dépérissement du frêne, maladie des bandes rouges du pin, ailante, capricorne asiatique. Pour les emballages en bois, la norme internationale NIMP 15 prescrit certes un traitement thermique ou gazeux – mais cela n'a pas réellement stoppé les introductions.
Dépérissement du frêne : quand la mondialisation dévore la forêt
Le cas le plus dramatique est le dépérissement du frêne, causé par le champignon Hymenoscyphus fraxineus originaire d'Asie de l'Est. Des analyses génétiques suggèrent que deux à trois génotypes seulement sont parvenus en Pologne avec des frênes asiatiques importés, au début des années 1990. En 2008, le champignon est détecté pour la première fois dans la région de Bâle ; en 2015, il est présent dans toute la Suisse. Aujourd'hui, selon l'OFEV, entre 90 et 95 pour cent des frênes suisses sont atteints.
Les chercheurs du WSL Valentin Queloz et Michael Eisenring recherchent depuis des années des génotypes de frêne résistants. Cinq arbres particulièrement tolérants, issus des cantons des Grisons, de Saint-Gall, de Schwyz et de Thurgovie, sont considérés comme porteurs d'espoir. Mais un nouvel adversaire est déjà à la porte : l'agrile du frêne (Agrilus planipennis), introduit en 2003 dans la région de Moscou, a déjà franchi l'Ukraine et la Biélorussie. Ses larves sectionnent l'alimentation en eau des arbres.
La leçon structurelle : un seul agent pathogène introduit peut réduire une essence de 90 pour cent en une génération. L'adaptation au climat sans biosécurité reste un demi-mesure.
Ce que demandent l'OFEV et le WSL
Le Rapport forestier 2025 – présenté le 18 mars 2025 au Galmwald (FR) par la directrice de l'OFEV Katrin Schneeberger – formule le besoin d'action politique en cinq points :
- Promotion d'essences d'avenir adaptées au climat par des interventions sylvicoles ciblées et – là où c'est nécessaire – la plantation plutôt que le seul rajeunissement naturel.
- Augmentation de la diversité des essences, des structures et de la diversité génétique, ainsi qu'un éventuel raccourcissement de la durée de révolution pour les peuplements sensibles au climat.
- Réduction de l'abroutissement par une régulation plus conséquente des populations de gibier – un point où politique forestière et politique de la chasse s'opposent au niveau cantonal.
- Réduction des facteurs de stress : émissions de gaz à effet de serre, apports d'azote, incendies de forêt, organismes nuisibles.
- Maintien de la surface forestière dans sa répartition spatiale – l'obligation légale de conservation de la forêt doit être maintenue.
L'entretien des forêts protectrices – 49 pour cent des forêts suisses, soit quelque 585'000 hectares, remplissent une fonction de protection – est à cet égard très efficace sur le plan économique : l'entretien d'un hectare de forêt protectrice coûte environ 40'000 francs sur cent ans, contre 1 million de francs pour un ouvrage paravalanche de même effet. Vingt-cinq fois plus. L'utilité économique de la forêt protectrice suisse est estimée à 4 milliards de francs par an, tandis que les pouvoirs publics y investissent quelque 150 millions de francs par année.
La surface des réserves forestières a été portée durant la dernière décennie de 5 à 7 pour cent de l'aire forestière – l'objectif pour 2030 étant de 10 pour cent. La biodiversité évolue prudemment de manière positive, surtout grâce à l'augmentation du bois mort. Mais 13 pour cent des plantes forestières et près de la moitié des coléoptères saproxyliques restent menacés.
Conclusion : une tâche générationnelle
La forêt suisse est « sous pression comme jamais », écrit l'OFEV. Le WSL qualifie la capacité d'adaptation de la forêt de plus grand défi forestier de la Suisse. Un fait s'impose : le changement climatique transforme déjà aujourd'hui la forêt suisse. Sécheresse, chaleur, tempêtes, ravageurs et incendies mettent de nombreux peuplements sous une pression croissante. En même temps, il n'existe pas de liste simple de « gagnants » et de « perdants » : la réussite future d'un arbre dépend toujours aussi de la station, du sol et de l'évolution locale du climat.
Les horizons de production en forêt sont longs, et les forestiers doivent agir dans une grande incertitude – sur l'ampleur du changement climatique et de ses effets, sur la capacité d'adaptation des essences existantes ou sur l'arrivée de nouveaux ravageurs. Beaucoup de décisions ne montreront leurs effets qu'après des décennies.
Pour l'adaptation au climat, des forêts diversifiées, adaptées à la station et résilientes sont nécessaires. Plus la diversité des essences et des structures forestières est grande, mieux la forêt peut composer avec un avenir incertain et continuer à fournir du bois, à offrir des habitats et à protéger les personnes contre les dangers naturels.
L'adaptation de la forêt est une tâche générationnelle, qui a déjà commencé. Il s'agit désormais de la poursuivre avec constance, sur le long terme et dans une ampleur suffisante. Avec la Stratégie intégrale forêt et bois 2050, les directives relatives aux forêts protectrices NaiS et les scénarios climatiques actuels, les bases essentielles existent. L'enjeu est maintenant d'appliquer ces instruments de manière conséquente, adaptée à la station et vérifiable.
Cette analyse se fonde sur le Rapport forestier 2025 de l'OFEV et du WSL, sur la notice WSL pour le praticien n° 59 « La forêt suisse face au changement climatique » (Allgaier Leuch, Streit, Brang, 2017), sur la synthèse de l'OFEV « Forêt et bois : l'essentiel en bref » (2022), sur le dossier waldwissen.net ainsi que sur des articles de fond de la NZZ consacrés à la forêt protectrice et à l'état de la forêt.
Sources :
- OFEV / WSL : « Rapport forestier 2025. Évolution, état et utilisation de la forêt suisse », 18 mars 2025 – bafu.admin.ch
- MétéoSuisse / EPF de Zurich (NCCS) : « Climat CH2025 – Scénarios climatiques suisses », 4 novembre 2025 – nccs.admin.ch
- OFEV : « Stratégie intégrale forêt et bois 2050 (IWHS 2050) » – rapport stratégique, rapport d'indicateurs et plan de mesures 2025–2032
- OFEV : « Gestion durable des forêts protectrices (NaiS) » – aide à l'exécution
- Communiqué WSL « Rapport forestier 2025 : la forêt suisse sous pression d'adaptation », 18 mars 2025
- Allgaier Leuch, B. ; Streit, K. ; Brang, P. (2017) : La forêt suisse face au changement climatique. Notice pour le praticien 59, WSL Birmensdorf
- Pluess, A.R. ; Augustin, S. ; Brang, P. (réd., 2016) : Forêt et changements climatiques. Bases pour des stratégies d'adaptation. OFEV/WSL, Haupt
- OFEV : « Forêt et bois : l'essentiel en bref », 20 décembre 2022
- OFEV : « Dépérissement du frêne » – fiche d'information
- NZZ : « Mehr Vielfalt im Wald » (M. Hofmann, 28.08.2015) et « Schutzwälder brauchen Verjüngungskur » (P. Schneeberger, 13.08.2016)
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